CHAPITRE XII

Il savait maintenant ce qu’éprouve un homme traqué. D’abord, il se sentait prodigieusement sale. En passant devant la vitrine d’un marchand de tapis-changeur, rue Ferdowsi, il se regarda dans la glace : il n’était pas rasé et sa chemise sale le faisait ressembler à un Iranien moyen. La planque de Derieux manquait du confort moderne.

Le boutiquier sortit et l’invita à venir voir sa camelote. Malko reprit sa marche.

Il y avait peu d’Européens dans les rues, et c’était inquiétant. Khadjar devait avoir lancé tous ses sbires aux trousses de Malko qui était facilement repérable.

Une jeep de la police passa près de lui, avec quatre policiers, armés jusqu’aux dents. Ils ne lui jetèrent même pas un regard. Au croisement de la Ferdowsi et de la Chah-Reza, il y avait de grandes banderoles célébrant le 47e anniversaire du chah et invitant la population à se rendre au stade d’Asrafieh dans l’après-midi, pour la grande parade de gymnastique.

Malko fut envahi d’une rage folle.

On allait tuer le chah quasi sous ses yeux, et il n’y pouvait rien ! Khadjar et Schalberg devaient se frotter les mains : rien ne pouvait plus les arrêter. Leur plan était sans parade. Schalberg était trop bon technicien pour avoir laissé quoi que ce soit au hasard.

Avec deux cents kilos de super TNT, il ne resterait rien du chah et de ceux qui l’entouraient. La prise de pouvoir serait un jeu d’enfant. Quant à Malko, il lui arriverait certainement un accident avant qu’il parvienne à sortir du pays : une sentinelle qui tire trop vite ou une tentative d’évasion. Quitte à faire ensuite des excuses au gouvernement américain…

Malko sourit amèrement : on n’a jamais déclaré une guerre pour venger une barbouze. Cela vaut tout juste un reproche poli !

Ça l’agaçait, de se faire tuer dans ce pays, loin de tout ce qu’il aimait. Il fallait tenter quelque chose. A pied dans cette grande avenue, il se sentait nu et désarmé.

Il regarda sa montre : midi. La parade commençait à deux heures. L’attentat aurait certainement lieu au début, avant deux heures trente.

Il restait cent vingt minutes pour sauver le chah.

Ça lui donna l’idée de voler une voiture. Pour pouvoir au moins se déplacer. Confronté avec une difficulté pratique, Malko retrouva immédiatement son moral.

Derrière lui, à cent mètres, se trouvait le Park-Hotel. Malko rebroussa chemin et entra dans la cour.

Il y avait une dizaine de voitures à louer, avec chauffeurs, qui somnolaient à leur volant. C’était jour férié, et les businessmen du Park-Hotel n’avaient pas besoin de se déplacer.

Malko repéra une Chevrolet noire de l’année précédente, qui paraissait en bon état. Elle n’avait qu’une longue balafre sur le pare-brise.

Il entra dans l’hôtel et se dirigea vers le bar, qu’il trouva vide. Revenant à la réception, il demanda à la téléphoniste, boulotte et souriante, le numéro privé de l’ambassadeur des États-Unis.

La cabine était en face de la réception. Malko s’y enferma et décrocha.

— Befar me, fit une voix iranienne à l’autre bout du fil. Malko demanda à parler à l’ambassadeur. Personnellement.

Le domestique alla demander conseil et revint.

— Son Excellence vient dans une minute.

Malko attendit, le cœur battant.

— Kiljoy speaking, annonça une voix mâle.

— C’est SAS, Malko Linge, Excellence. Il faut que je vous parle immédiatement.

L’ambassadeur eut un soupir excédé :

— Écoutez, mon vieux, je pars dans cinq minutes pour la réception officielle du chah. Je n’ai pas le temps. Je sais que vous êtes dans un sale pétrin, mais c’est de votre faute. Le général Khadjar a lancé un mandat d’arrêt contre vous. Vous avez, parait-il, tenté de l’assassiner, avec la complicité d’un vague tueur à gages, qui est recherché aussi. C’est de la démence. Constituez-vous prisonnier, je verrai après ce que je peux pour vous…

Malko se domina.

— Excellence, c’est Khadjar qui a failli m’assassiner. Oui ou non, savez-vous que j’accomplis ici une mission secrète pour le compte du président des États-Unis ?

Il avait martelé les derniers mots.

— C’est vrai, concéda l’ambassadeur, mais…

— Vous ai-je montré ma lettre de mission, oui ou non ?

— Oui.

— Bien. Ces papiers me donnent le pouvoir de requérir l’aide de n’importe quel fonctionnaire du gouvernement américain. Vous en êtes un.

— D’accord, seulement, je ne peux pas vous mettre à l’abri des lois de ce pays. Surtout vis-à-vis du général Khadjar, un de nos amis les plus sûrs.

Malko comprit qu’il ne sortirait rien de ce côté-là. Schalberg était passé par là.

— Ne parlons pas de cela pour l’instant. Je vous demande… il se reprit… je vous donne l’ordre, au nom du président des États-Unis, de contacter immédiatement le chah et de l’avertir qu’un attentat va être perpétré contre lui tout à l’heure.

— Un attentat ? Sous quelle forme ? Le chah est mieux gardé que notre président.

— Sous une forme qui réussira. Je ne peux rien vous dire de plus pour l’instant.

Malko ne voulait pas trop donner l’éveil à Khadjar. Le vieux général risquait de remettre purement et simplement l’attentat, s’il se sentait trop découvert. Et alors, bernique ! On expulserait Malko, et tout recommencerait un mois plus tard.

— Écoutez, reprit l’ambassadeur, vous m’avez déjà parlé de cela. Je ne mets pas en doute votre qualité. Mais ce n’est pas la première fois qu’un agent de renseignements se fait refiler un tuyau crevé. J’ai encore abordé ce sujet, il y a moins de quarante-huit heures, avec le général Schalberg, qui dirige notre CIA, ici, depuis douze ans.

« Il m’a affirmé que tous ces bruits de complots et d’attentats étaient des canards sans fondements, lâchés par nos amis russes. Il scanda ses mots. Schalberg n’est pas un imbécile, et il s’y connaît. De plus, il est très lié avec le général Khadjar, qui n’ignore rien de ce qui se passe dans ce pays. Avec la caution de ces deux hommes, je suis parfaitement tranquille. Vous vous êtes laissé intoxiquer par les communistes. Schalberg me l’a dit. Je ne vais pas aller faire rire le chah avec une histoire pareille. On en ferait des gorges chaudes pendant dix ans.

Malko bouillait de rage.

— Excellence, que diriez-vous d’un bon petit poste à Oulan-Bator, en Mongolie extérieure ?

— Pourquoi dans ce bled ?

— Parce que c’est tout ce que vous méritez. Et si je suis encore vivant ce soir, c’est là que je vous ferai expédier.

Sur ces paroles vengeresses, il raccrocha.

Une chance de moins !

La petite téléphoniste boulotte le regardait en souriant. Cela lui donna une idée.

— Je voudrais téléphoner en Amérique, annonça-t-il.

— En Amérique ? Attendez, je vais demander à la poste à quelle heure il y a des circuits.

Elle s’affaira sur son standard et entreprit une longue conversation avec sa collègue de la poste. Puis elle se tourna vers Malko.

— Il n’y a pas de circuits aujourd’hui. Si vous me donnez votre numéro, on peut essayer demain matin. Mais ce n’est pas sûr. Ce n’est pas très bon, en ce moment.

Malko haussa les épaules, découragé.

— Tant pis, merci.

S’il avait pu joindre la CIA de Washington, il y avait une chance sur un million de toucher le chah.

Il sortit du hall. La Chevrolet était toujours là. Il se dirigea vers elle. Le chauffeur, tout sourire, sortit précipitamment pour l’accueillir.

— Je veux louer votre voiture, dit Malko. Elle marche bien ?

L’autre assura que oui et, se remettant à son volant, fit ronfler son moteur.

— Bon. Allez chercher mes bagages, ils sont chez le portier.

L’autre se précipita. Malko le laissa entrer, ouvrit la portière et s’installa devant le volant. Les clefs étaient au tableau de bord. Il n’eut qu’à tourner le démarreur…

Le chauffeur ressortit du Park-Hotel alors que Malko s’engageait dans la Ferdowsi, salué par le portier de l’hôtel. Un moment médusé, le chauffeur s’élança en hurlant derrière sa voiture. Les autres le regardaient ahuris : on avait vu beaucoup de choses au Park, mais jamais encore un client voler une voiture.

Malko traversa la Chah-Reza. Personne ne le suivait. Il avait tablé sur la paresse des Iraniens. Évidemment, le malheureux chauffeur allait communiquer à la police le numéro de la Chevrolet ; mais, le temps que les sbires se mettent en branle, ce n’aurait plus beaucoup d’importance. La circulation était fluide. Malko grimpa rapidement vers Chimran, atteignant la rue Soraya en dix minutes. Il voulait vérifier quelque chose.

La rue était déserte. Malko fit d’abord un passage à vitesse normale dans l’avenue ; il alla virer sur une petite place et, cette fois, tourna carrément dans la rue Soraya.

S’efforçant de garder un air naturel, il passa lentement devant la maison. Il ne lui fallut qu’un coup d’œil dans le rétroviseur pour apercevoir une grosse voiture noire, stoppée dans le chantier de construction en face de la villa Derieux. Il y avait à bord plusieurs hommes.

Il eut beaucoup de mal à s’empêcher d’accélérer. Mais les autres ne le suivaient pas. Il parcourut plusieurs rues, très vite, et se retrouva un peu plus bas, près du Tachtejamchid. Il arrêta la voiture devant une petite épicerie-café et entra.

— Téléphone khodjas ? demanda-t-il au vieil Iranien, assis sur une caisse derrière le comptoir.

Le vieux lui désigna du pouce l’appareil, posé sur des boîtes de conserve.

Il composa le numéro du Belge.

La sonnerie retentit plusieurs fois. Il allait raccrocher quand on décrocha.

— Baleh ? fit une voix persane.

— Haroyé Derieux ? fit Malko en persan.

— Il n’est pas là. Qui le demande ?

Inutile d’insister. C’était un flic. Malko raccrocha doucement, donna dix riais à l’épicier et fila.

Il ne restait pas grand-chose à faire. Pour éviter d’attirer l’attention, il se mit sur le siège arrière comme s’il avait attendu son chauffeur.

Il était une heure. Dans soixante minutes, le chah allait arriver au stade dans sa Rolls blindée.

Malko se creusait désespérément les méninges. S’il parvenait à parler au chah, celui-ci l’écouterait certainement. On ne dirige pas un pays comme l’Iran pendant vingt ans sans avoir un sixième sens qui vous avertit du danger… Seulement, il fallait arriver jusqu’au chah. Une fois dans le stade, c’était hors de question. Les hommes de Khadjar seraient partout, et trop heureux de descendre un individu suspect qui tenterait de s’approcher de leur souverain. Ça arrangerait tout le monde…

Il n’y avait qu’une chose à tenter. Intercepter le chah avant qu’il n’arrive au stade. Créer un incident, en jetant sa voiture contre la Rolls ? S’il parvenait au souverain avant que les gardes du corps ne réagissent, cela pouvait marcher. Une chance sur un million…

Malko remit en marche la Chevrolet et se dirigea vers Saadabad, le palais d’été. C’était plus haut que le Hilton, sur la route de Chimran ; il y avait de fortes chances que le chah sorte par la sortie principale, en face du Darband.

Quand Malko y arriva, tout était tranquille et désert. Deux sentinelles armées de mitraillettes faisaient les cent pas devant la grille. Il y en avait d’autres dans le poste de garde. Il redescendit pour vérifier l’autre entrée. C’était aussi calme. Il revint donc sur la petite place et alla se garer devant le Darband, le long de la rivière, comme s’il avait attendu quelqu’un de l’hôtel. La route finissait là. Après, c’était la montagne. Il faisait beau, mais frais ; on était déjà à mille six cents mètres d’altitude.

Affalé sur sa banquette, Malko broyait du noir. Il savait que son plan avait une chance infinitésimale de réussir. Enfin, s’il se faisait tuer en tentant de prévenir le chah, l’honneur serait sauf ! Bien sûr, le château des Linge ne serait jamais terminé. Mais, de toute façon, lui ne serait pas là pour le voir.

Une heure et quart. C’était long. Il avait faim, mais n’osait pas aller au Darband, de peur de se faire repérer.

Avec ces montagnes pelées tout autour, il se sentait vraiment au bout du monde. Et il y était ! Deux jours pour téléphoner à Washington !…

Machinalement, il vérifia le colt que Derieux lui avait donné. Le silencieux était dans sa poche. Le barillet était garni et l’acier bruni luisait au soleil. C’était maintenant son seul allié. En ce moment même, les hommes de Khadjar devaient s’affairer autour de leur émetteur de radio. Et un petit avion, chargé de mort subite attendait tranquillement dans une prairie. Il suffirait de lancer l’hélice…

La mort du chah aurait des conséquences incalculables. Les Russes ne pouvaient pas, sans réagir, laisser Khadjar installer son gouvernement. Or le Toudeh n’était pas assez puissant. Il restait l’intervention directe : les chars russes pouvaient atteindre Téhéran en quatre heures, par la nouvelle route stratégique, au nord de l’Elbrouz. Après, tout pouvait arriver. Ce n’était pas l’armée iranienne qui arrêterait les Soviétiques.

Malko jura à voix basse. Il comprenait pourquoi le Président s’était intéressé lui-même à cette mission.

Maintenant il était là, tout seul, sans aucune aide à espérer, aussi impuissant qu’un enfant.

Un bruit de moteur le tira de ses pensées. Il démarra le sien. Quatre motards surgirent de la grille et s’arrêtèrent sur la place, moteur en marche.

Le chah allait sortir.

C’était le seul endroit possible pour le coincer. Après, il irait trop vite.

Malko avança un peu sa voiture. Il n’était plus qu’à cinquante mètres des motards. Ceux-ci ne le regardèrent même pas. Une autre voiture sortit de la grille. Une Chrysler bleue, avec deux longues antennes de radio. Elle stoppa derrière les motards.

Soudain, Malko vit la Rolls. Elle avançait doucement, dans l’allée intérieure de Saadabad. Le pare-brise bleuté cachait l’intérieur. En dehors du chauffeur, il n’y avait certainement à bord que le chah et la chahbanou. Les parois blindées suffisaient à les protéger.

Les motards enfourchèrent leurs machines et démarrèrent lentement. Malko passa la première et commença à lâcher l’embrayage. Il avait très peu de temps pour agir. Il fallait heurter la Rolls de face, avant qu’elle ne prenne de la vitesse. Peut-être prendrait-on cela pour un accident. Après, il essaierait de parler au chah.

La Rolls franchit le portail. La Chevrolet bondit en avant. Malko avait la gorge sèche. Personne ne l’avait encore vu. Soudain, le deuxième motard tourna la tête vers lui. Décrivant une courbe gracieuse, il fit venir sa machine en travers de la route et barra le passage à la Chevrolet. L’homme n’était pas inquiet ; il pensait seulement que le chauffeur n’avait pas reconnu la voiture du chah.

Malko pouvait facilement le renverser et heurter la Rolls, qui arrivait maintenant droit sur lui. Mais quelque chose l’arrêta. Il ne pouvait pas risquer de tuer comme cela froidement ce pauvre type. Sans compter que dans ces conditions, il n’aurait jamais le temps de parler au chah. Dès l’instant où les policiers de l’escorte sentiraient quelque chose d’inhabituel, ils tireraient d’abord et s’expliqueraient ensuite.

La Rolls défila lentement, à dix mètres de Malko. Il vit la silhouette du chah, la chahbanou à son côté. Derrière, trois autres voitures, bourrées de soldats et de policiers, complétaient le cortège.

Il était trop tard ! Déjà les voitures dévalaient l’avenue, sirènes hurlantes.

Malko soupira. Maintenant, sauf un miracle, plus rien ne pouvait sauver le chah.

 

Malko repartit vers Téhéran. Tout lui était égal, maintenant. La police allait certainement l’arrêter, pour le vol de la voiture. Sur le bord de la route, deux femmes lui firent signe, le prenant pour un taxi.

Deux gros cars chargés de villageois, qui se rendaient à la parade de gymnastique, le dépassèrent. Il était atrocement amer. Le ciel éblouissant de bleu semblait le narguer. En ce moment, des milliers de gens profitaient de la vie, sans souci. Pour se distraire, il suivit un point qui, devant lui, grossissait dans le ciel. Il allait très doucement maintenant, se laissant dépasser par toutes les voitures.

Le point grossissait. C’était un avion qui se préparait à atterrir à Mehrabad. Il volait très bas. On distingua bientôt ses quatre moteurs et ses marques d’identification : c’était un DC 8 de la Panamerican. Gracieusement, il amorça un virage, pour retourner vers le terrain, ayant perdu de l’altitude. La grande dérive en flèche laissa voir son cercle bleu, et l’aluminium de la carlingue brilla au soleil.

— Nom de Dieu !

Malko avait juré à haute voix et freiné brutalement. Un taxi l’évita de justesse ; le chauffeur éructa un torrent d’insultes.

Garé sur le côté de la route, Malko regardait fixement le DC 8 qui s’éloignait vers le sud. Probablement, Hildegard était à bord.

Il venait d’avoir une idée folle, délirante, à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais ça pouvait réussir ! Il n’avait plus une minute à perdre.

Comme un fou, il déboîta et partit en faisant grincer ses pneus. L’avenue descendait en pente douce jusqu’au centre de Téhéran. Il y avait peu de circulation. La Chevrolet avait encore quelque chose dans le ventre. Elle bondit en avant, comme une Ferrari. Crispé au volant, Malko ne voyait même pas défiler les piétons affolés. Il fallait qu’il arrive à Mehrabad avant un quart d’heure.

Il doubla en troisième file une colonne de voitures, arrêtées au croisement du boulevard périphérique, et se faufila au rouge sous le nez du flic dans son mirador vitré. Ainsi, il évitait le centre de la ville et ses feux.

Maintenant il avait retrouvé tout son sang-froid. Il reprit la route de Mehrabad à hauteur d’un panneau publicitaire d’Air France : « Paris : 5,000 kilomètres. »

Encore huit kilomètres. Il n’y mit pas plus de cinq minutes. Heureusement il n’y avait pas un chat. Déjà les bâtiments de l’aérogare étaient tout près. En arrivant devant, il bifurqua à droite et se présenta à l’entrée du terrain. Une porte spéciale conduisait aux pistes. Elle était gardée par une sentinelle.

Celle-ci n’eut que le temps de faire un bond de côté. La Chevrolet était passée devant lui, à cent à l’heure.

Malko déboucha en plein devant l’aire de stationnement. Son cœur sauta. Le DC 8 était là, vomissant ses passagers en sages files. Et déjà les citernes à essence s’installaient sous les ailes. On déchargeait les bagages.

La Chevrolet stoppa pile en face de la passerelle de débarquement des premières, à l’avant de l’appareil. Plus personne ne descendait de là. En deux enjambées, Malko fut dans l’avion. D’abord aveuglé par le soleil, il ne vit rien.

— Malko !

C’était la voix d’Hildegard. Elle surgit du galley et sauta au cou de l’Autrichien.

— Qu’est-ce que tu fais là ? Comment as-tu pu venir jusqu’ici ?

— Où est le commandant de bord ?

Malko avait posé la question sur un ton tel qu’Hildegard le regarda, affolée.

— Mais… qu’est-ce qu’il y a ?…

— Je ne peux pas t’expliquer maintenant. Conduis-moi à ton commandant et présente-moi.

— Il est encore dans le cockpit, en train de faire son checking d’atterrissage. Attends un peu.

Sans répondre, Malko ouvrit la porte marquée « équipage ». Tout allait se jouer maintenant. Cela dépendait du genre d’homme sur lequel il allait tomber.

Le commandant fumait une cigarette, pendant que le second pilote finissait d’égrener la litanie des contrôles. Prenant Malko pour un passager qui venait jeter un coup d’œil sur les instruments, il lui sourit aimablement. Malko contourna le radio et s’approcha.

— Vous êtes le commandant de bord ?

— Oui.

Le pilote était un peu surpris mais il souriait toujours.

— Permettez-moi de me présenter : Prince Malko Linge, de la Central Intelligence Agency.

Cette fois, l’Américain sursauta. Il dévisagea Malko attentivement.

Malko lui tendit un papier.

— Lisez, je vous prie.

C’était la lettre du Président, accréditant Malko. Le visage du commandant se plissa légèrement. Malko l’observait. Une belle gueule de bagarreur, les traits un peu marqués d’un homme de cinquante ans, et l’air ouvert, intelligent. Probablement un ancien pilote militaire. Ses yeux étaient aussi bleus que la peinture extérieure de l’avion.

L’homme rendit le papier à Malko et le regarda bien en face.

— Eh bien, monsieur Linge, que puis-je pour vous ?

Malko prit son souffle.

— Décoller immédiatement, dès que le dernier de vos passagers aura quitté le bord.

— Décoller ?

— Oui. Ne gardez que l’équipage technique. Il peut y avoir des risques.

Cette fois le pilote le regarda avec inquiétude.

« Il doit me prendre pour un fou », se dit Malko.

— Vous rendez-vous compte de ce que vous me demandez ? Je suis responsable de mon avion envers la compagnie. Il vaut six millions de dollars. De plus, vous croyez que je peux décoller comme cela, à ma guise, sans avertir la tour de contrôle ? Je ne possède pas les plans de vol des autres compagnies et je ne tiens pas à provoquer une catastrophe.

— Si vous demandez l’autorisation aux Iraniens, ils vous la refuseront ?

— Certainement.

— Nous devrons donc nous en passer, Commandant.

Le pilote, de plus en plus stupéfait, regarda Malko et secoua la tête :

— Je ne peux pas faire ce que vous me demandez. C’est trop grave. Je risque ma carrière, ma vie et une catastrophe. C’est impossible. Je ne sais même pas qui vous êtes, ni ce que vous voulez. Si encore j’avais quelqu’un pour me couvrir…

Malko crut sentir quelque chose, dans la voix de l’Américain. Il le regarda, mais le visage était impassible. Le copilote écoutait la conversation en surveillant les voyants lumineux des réservoirs de kérosène que l’on remplissait. Le radio alignait des chiffres sur une carte.

Le grand avion était maintenant vide, et les femmes de ménage iraniennes étaient montées à bord pour nettoyer l’appareil avant qu’il ne reparte.

Malko regarda sa montre.

Deux heures cinq.

— Commandant, je vais vous donner la garantie que vous réclamez.

Écartant sa veste, il sortit le colt, prit le silencieux et le vissa, arma le revolver et le braqua sur l’équipage.

— Je vous ordonne de décoller, dit-il d’une voix très calme. Sinon je vous abats dans dix secondes, et j’abattrai ensuite votre copilote s’il refuse également. Je suis désolé d’employer cette méthode, mais c’est un cas de force majeure.

Il y eut un court instant de silence, rompu par le commandant de bord :

— Dans ces conditions, je m’incline. Vous porterez la responsabilité de ce qui arrivera. Mais voulez-vous au moins me dire ce que nous allons faire ?

— Lorsque vous aurez décollé.

— Bien.

— Avez-vous assez d’essence pour voler une heure ?

— Certainement.

— Alors faites stopper les pleins immédiatement et mettez en route les réacteurs.

Malko avait gardé son arme à la main. Mais il savait qu’il n’en aurait pas besoin. L’Américain le croyait sincère. Autrement, il n’aurait pas cédé aussi facilement.

— Que dois-je dire à la tour de contrôle ? demanda le pilote.

— Rien.

— Ils vont me demander pourquoi je décolle maintenant, à vide.

— Ne dites pas que vous décollez. Parlez-leur d’un essai de roulage, pour vérifier les freins.

— OK, Frank, descends dire aux types de la Shell de dégager les citernes. Et préviens le groupe électrogène que nous allons faire tourner les réacteurs et démarrer.

Il se tourna vers Malko :

— Vous avez de la chance que nos mécanos n’aient rien trouvé aux moteurs. Nous pourrons décoller dans cinq minutes, si tout se passe bien.

Le copilote s’était glissé dehors. Malko le voyait discuter avec animation. Les ravitailleurs décrochèrent leurs tuyaux et commencèrent à les enrouler.

Le type du groupe électrogène discuta un peu plus longtemps, puis leva le pouce en signe d’accord. D’ailleurs un quadriréacteur de la BOAC arrivait sur le parking et attirait l’attention générale. Personne ne s’occupait plus du DC 8.

Malko regardait le commandant de bord égrener son checking de décollage. Les deux camions citernes s’éloignèrent lentement. Le copilote remonta à bord et, au passage, fit descendre les femmes de ménage, enchantées de voir leur travail tourner court. Derrière elles, il verrouilla la lourde porte étanche, puis revint s’asseoir à sa place.

Il procéda à quelques vérifications, puis parla au commandant de bord.

— Prêts à décoller, Commandant.

— OK. Allumez le un.

Le réacteur extérieur gauche siffla et rugit.

— Le deux.

Le réacteur intérieur gauche tourna à son tour.

— Trois et quatre.

Maintenant les quatre réacteurs sifflaient doucement. Des voyants rouges et verts clignotaient sur le tableau de bord. L’équipe du groupe électrogène accrocha celui-ci à un petit tracteur et fila sur la piste.

Malko avait remis son pistolet à sa ceinture. Il s’était imposé de ne pas regarder sa montre avant que l’appareil ne soit en vol. Tout semblait bien se passer.

Soudain la radio grésilla, en anglais :

— Ici, la tour de contrôle. N-BHGE, que se passe-t-il ? Pourquoi mettez-vous en marche vos réacteurs ?

Le commandant prit le micro placé devant lui.

— Ici N-BHGE. Je demande l’autorisation de faire un essai de roulage. J’ai eu un ennui de freins à l’atterrissage. À vous.

Il y eut un court grésillement, puis :

— Autorisation accordée, N-BHGE. Mais restez sur la piste de taxi.

— OK. Bien reçu.

Le commandant actionna ses volets et ses ailerons, et desserra les freins, en mettant les gaz. Le lourd DC 8 s’ébranla doucement et commença à rouler le long des bâtiments de l’aérogare.

— Vous avez entendu ? cria le commandant à Malko. Il nous a ordonné de rester sur la piste de roulage, en dehors de la piste d’envol.

— Je sais. Mais ils s’apercevront trop tard de ce que nous voulons faire. La piste de roulage se termine bien à la piste d’envol ?

— Oui.

— Alors, allons-y !

Le DC 8 roulait maintenant à bonne allure, parallèlement à l’aire cimentée. L’aérogare s’éloignait. Malko, debout derrière le commandant de bord, surveillait la piste. La radio continuait à grésiller.

— Coupez la radio, ordonna Malko.

Docilement, le radio abaissa une manette et le grésillement cessa. Le DC 8 arrivait au croisement avec la piste d’envol. Le commandant freina et se tourna vers Malko.

— Et maintenant ?

— Vous pouvez y aller sans point fixe, n’est-ce pas ? Alors, virage à 45 degrés et en avant.

Le commandant ne répondit pas et abaissa ses quatre manettes de gaz. L’avion se mit à trembler, retenu par les freins. Le radio poussa un cri :

— Commandant, regardez ! Sur la piste !

Malko regarda aussi.

À l’autre bout de la piste, une jeep arrivait à toute allure, suivant en sens inverse le parcours de décollage. Le silence de la radio avait dû surprendre la tour de contrôle, qui s’inquiétait.

— Vous avez le temps ! hurla Malko.

— C’est risqué, si elle accélère.

— Tant pis, décollez court.

Il avait ressorti son colt et le balançait à bout de bras. Ce n’était pas le moment de flancher. L’énorme silencieux était très impressionnant.

Dans un rugissement de réacteurs, le lourd avion bondit. Devant lui, la jeep était encore toute petite, mais l’appareil se rapprochait d’elle à près de 250 km à l’heure.

— Nous allons la percuter ! hurla le commandant.

— Foncez !

Maintenant la jeep roulait au milieu de la piste. On voyait à son bord des hommes qui gesticulaient.

— S’ils se foutent en travers de la piste, cria le commandant, nous sommes tous morts !

Le DC 8 roulait de plus en plus vite. La jeep n’était plus qu’à quatre cents mètres, trois cents, deux cents.

Malko serra les dents.

— Combien encore pour décoller ? hurla Malko.

— Six cents mètres.

Ils allaient heurter le véhicule. Il roulait toujours à une allure folle, droit sur eux. Malko sentit son estomac se tordre. Il restait dix secondes avant le choc qui allait tous les broyer.

— Surpuissance !

Le commandant avait crié. En même temps, il tirait à deux mains sur le manche. Le nez du DC 8 se leva gracieusement et la jeep défila sous le fuselage, avec ses Iraniens en colère.

L’avion grimpait à un angle extravagant. Derrière, le terrain était maintenant tout petit.

Malko respira. Le commandant et le copilote s’affairaient sur leurs instruments, rentrant le train, les volets, réglant les réacteurs au régime de croisière. Ils traversèrent les premiers nuages et l’appareil diminua son angle de montée. Le commandant se tourna vers Malko :

— Vous avez eu de la chance que nous soyons à vide. Je n’ai jamais arraché un taxi aussi court. Seulement, dans dix minutes, nous allons avoir la chasse iranienne sur le dos. Les radars nous repéreront tout de suite.

— Ils n’oseront quand même pas abattre un appareil civil américain, même s’il a décollé sans autorisation !

— Non, mais ils vont nous encadrer et nous forcer à atterrir.

— Bah, il se passera beaucoup de choses d’ici là !

Le commandant repoussa son siège en arrière :

— Qu’est-ce que je dois faire, maintenant ? Vous ne m’avez pas forcé à décoller pour un baptême de l’air ?

— À quelle altitude minimum pouvez-vous voler ?

— Deux ou trois cents mètres, volets baissés. Mais c’est très risqué, et on ne peut pas prolonger beaucoup cette plaisanterie.

— Vous allez vite ?

— 300, 350 à l’heure.

— Vous avez encore un peu de maniabilité ?

— Très peu. Virages à plat de 20 degrés et c’est tout.

— Commandant, vous avez fait la guerre ?

— Oui, pourquoi ?

— Où ?

— En Europe, dans les bombardiers.

— Vous vous souvenez des VI, les bombes volantes allemandes ?

— Bien sûr.

— Savez-vous comment les pilotes de chasse anglais parvenaient à arrêter ceux qui franchissaient les barrages de DCA ?

— Non, je ne me souviens plus. Mais où diable voulez-vous en venir ?

— Voilà : les chasseurs anglais s’arrangeaient pour voler côte à côte avec la bombe volante, à la même vitesse, puis ils glissaient une de leurs ailes sous celles de l’engin et le faisaient basculer, le déséquilibrant.

Le commandant regarda Malko, ébahi.

— Mais, dites donc, la guerre est terminée depuis vingt ans ! Et il n’y a pas de bombes volantes en Iran. Et puis je ne suis pas un chasseur, je pèse cent cinquante tonnes !

— La guerre est peut-être finie, mais pas pour tout le monde.

Rapidement, Malko raconta à l’Américain l’histoire de l’attentat. Et ce qu’il comptait faire.

— Pour sauver le chah, expliqua-t-il, il n’y a qu’une possibilité : intercepter cette « bombe volante », puisque nous n’avons pas d’armes pour l’abattre. Je sais que ce n’est pas facile, mais il faut tenter le coup.

— Savez-vous où se trouve le terrain d’où va décoller l’avion ?

— Non, hélas ! Mais il ne doit pas être très éloigné du stade, à cause du radioguidage. Étant donné que le stade se trouve au nord de Téhéran, entre la ville et la montagne, il ne peut se trouver qu’à l’est ou à l’ouest du stade. Et d’après ce que je sais du terrain, plutôt à l’est.

Le DC 8 volait maintenant à mille cinq cents mètres d’altitude, au-dessus de Téhéran. Le ciel était très clair, à part quelques cumulus, et on voyait très nettement la ville.

— Nous n’avons pas une minute à perdre, continua Malko. Descendons sur le stade, nous verrons après.

L’avion plongea doucement. En quelques minutes, il ne fut plus qu’à cinq cents mètres. On distinguait tous les détails du sol. Le stade approchait. Le DC 8 passa au-dessus lentement, volets baissés. Malko vit très bien la tribune d’honneur où se tenait le chah. Sur la pelouse, les gymnastes exécutaient des mouvements d’ensemble. Tout était normal. Personne ne parut remarquer l’avion. Les long-courriers effectuaient souvent un tour au-dessus de la ville avant de se poser à Mehrabad.

— Revenons sur nos pas, proposa Malko, et suivons un cap à l’ouest.

L’Américain inclina l’avion et ils perdirent encore de l’altitude. Cette fois, quand ils repassèrent au-dessus du stade, tous les spectateurs levèrent la tête. Le hurlement des réacteurs avait couvert l’orchestre et les applaudissements. Malko écarquillait les yeux, tentant d’apercevoir quelque chose en bas. Mais le désert s’étendait à perte de vue, piqué des taches ocre des pauvres cabanes.

Déjà la ville était loin derrière eux. Malko ouvrait la bouche pour dire : « Retournez », quand le second pilote cria :

— Regardez ! En bas ! À droite !

Malko se tordit le cou. Il eut le temps d’apercevoir un petit avion jaune qui roulait lentement au milieu du désert…

— C’est lui ! hurla-t-il.

Mais le DC 8 était déjà loin. Avec mille précautions, le pilote amorça un virage très serré. Malko eut l’impression que le bout de l’aile allait toucher le sol. L’avion se redressa et partit plein est, vers le stade. Il ne volait plus qu’à trois cents mètres environ.

En deux minutes, ils furent au-dessus de la piste improvisée où ils avaient vu le petit avion jaune.

Mais celui-ci n’était plus là. Il n’y avait qu’une voiture arrêtée et une pile de bidons d’essence.

Ils volèrent encore deux ou trois minutes, les yeux rivés au désert. C’est encore le second pilote qui cria :

— Le voilà !

La petite tache jaune semblait ramper devant eux, bien au-dessous. Elle filait droit vers le stade.

— Nous allons passer au-dessus, grommela le commandant.

— Piquez, ordonna Malko.

Le gros avion parut s’affaisser dans l’air. Les immenses volets se déployaient à l’arrière des ailes, et la vitesse diminua encore. Cependant, il allait encore près de deux fois plus vite que le petit avion jaune.

Le commandant réduisit encore ses réacteurs. Un sifflement strident emplit la cabine. Malko sursauta.

— Les sirènes d’alarme, expliqua le commandant. Nous volons trop bas et trop lentement.

L’avion jaune n’était plus qu’à deux cents mètres devant eux.

— On va avoir l’air fin, si c’est un paisible promeneur du dimanche, fit le second pilote.

— Regardez ! cria Malko.

Ils dominaient l’autre appareil et son poste de pilotage. On voyait très bien qu’il n’y avait personne à bord. L’avion était téléguidé.

Le commandant et Malko échangèrent un regard. Il leur restait quelques minutes avant que l’autre atteigne le stade avec son chargement mortel.

Par une série de petites manœuvres du manche, le pilote s’écarta un peu du petit appareil. Il réduisit encore les gaz. L’énorme DC 8 tremblait maintenant de toute sa carcasse. À chaque instant, Malko se disait qu’ils allaient s’écraser dans le désert, cent mètres plus bas. En un éclair, il vit les visages d’un groupe de paysans, bouche bée devant ce spectacle inhabituel. Maintenant le DC 8 volait derrière et à droite de l’avion jaune et le rattrapait lentement.

Mètre par mètre, l’énorme aile argentée arriva à la hauteur de l’aile jaune. Le commandant avait toutes les peines du monde à garder en ligne de vol son avion, qui tanguait et roulait. Malko pouvait voir les jointures crispées du pilote. Les deux ailes se touchaient presque. Pendant une fraction de seconde, l’aile du DC 8 sembla supporter la toile jaune de l’autre. Puis il y eut un rugissement assourdissant ; et Malko fut projeté en arrière par une accélération brutale.

Le pilote avait brusquement « dégagé », en prenant de la vitesse, faisant basculer vers le haut l’aile du petit avion, qui s’était brisée net sous le choc. Les quatre réacteurs poussés à la puissance de décollage, le DC 8 tentait de reprendre de l’altitude.

Malko, à quatre pattes dans la coursive, essayait de se remettre debout quand un souffle projeta l’avion, comme une balle de tennis. Le bruit d’une violente explosion parvint à l’Autrichien, qui était retombé. Il en oublia la bosse qu’il venait de se faire au crâne.

S’accrochant où il le pouvait, il parvint à regagner le poste de pilotage.

Par les vitres de gauche, il aperçut une grande colonne de fumée noire qui montait du désert : l’avion jaune, déséquilibré, s’était écrasé mais avait failli entraîner le DC 8 avec lui, par le souffle de l’explosion.

On n’eut pas le temps d’en voir plus. Le DC 8 passa au ras de la tribune d’honneur. Malko put distinguer les visages stupéfaits du chah et de ceux qui l’entouraient. L’appareil n’était pas à plus de trente mètres.

Enfin le commandant parvint à reprendre un peu d’altitude. Il se tourna vers Malko en souriant :

— Je suis heureux de vous avoir obéi. Que faisons-nous, maintenant ?

— Nous rentrons. Reprenez le contact radio.

— Il était temps ! Regardez !

En face six petits points grossissaient à l’horizon. Des chasseurs iraniens. Ils furent très vite sur le gros appareil, qu’ils encadrèrent, lui intimant par radio l’ordre de se poser.

— Transmettez à la tour de contrôle que nous venons de déjouer un attentat contre le chah et que nous ne sortirons de cet avion que sous la protection de l’ambassadeur des États-Unis. Qu’on aille le chercher. Il est au stade.

L’Américain était surpris.

— De quoi vous méfiez-vous ? Nous allons être accueillis comme des héros.

Malko sourit :

— Pas sûr ! L’attentat a été organisé par le général Khadjar, chef de la Sécurité du chah. Ce militaire est très puissant et peut encore se défendre. S’il arrivait à se débarrasser de moi cela l’arrangerait bien.

Le pilote sortit le train. Quelques secondes plus tard, ils roulaient sur la piste de Mehrabad. Il était à peine trois heures et quart.

Maintenant, la radio n’arrêtait pas. Deux jeeps chargées de soldats vinrent au-devant d’eux et les escortèrent. Le DC 8 roula jusqu’à son parking, stoppa. Mais l’équipage se garda bien d’ouvrir les portes de l’appareil. Le commandant de bord avait répété son message : il n’ouvrirait qu’à l’ambassadeur américain. La radio vitupérait, et un petit groupe d’employés de la Panam regardaient, consternés, l’avion rebelle. Ils ignoraient encore l’attentat.

Des soldats cernaient l’avion, mitraillette au poing. Mais, bien que les passerelles fussent en place, aucun ne tenta de monter.

Dans le cockpit, Malko et l’équipage attendaient en silence.

Enfin, une grande Cadillac noire, arborant à ses ailes la bannière étoilée, apparut sur le terrain. Elle stoppa au pied de l’échelle et l’ambassadeur Kiljoy en sortit. Malko réprima un sourire. C’était une bien douce revanche !